André Manoukian – Le piano voyageur d’André Manoukian fait escale à la Garde.

« La Sultane » le 16 janvier au Théâtre L’Escale à La Garde

 

En escale à La Garde pour présenter « La Sultane », André Manoukian nous entraîne dans un monde où les gammes d’Orient, les voix anciennes et le souffle du jazz se rejoignent. Une invitation au déplacement intérieur, que l’artiste raconte avec passion. Un concert programmé en collaboration avec Tandem SMAC.

 

C’est votre cinquième album consacré à la musique arménienne. Pourquoi ce désir d’y revenir encore ?
Parce que c’est un territoire qui semble sans fin. Quand j’ai découvert en profondeur cette musique, j’ai eu l’impression qu’on m’offrait une palette de couleurs entièrement nouvelle. Elle est devenue une épice indispensable, quelque chose qui enrichit mon écriture et qui, avec le temps, a façonné mon style pianistique. Beaucoup de compositeurs français, comme Ravel ou Debussy, ont d’ailleurs été profondément marqués par la découverte de l’Orient. Je comprends très bien ce choc esthétique.

Vous avez pourtant découvert cette tradition assez tard…
Oui, il y a une quinzaine d’années. On m’avait demandé de composer pour un documentaire sur la diaspora arménienne, dans lequel je devais aussi intervenir comme témoin. Il y avait Aznavour, Michel Legrand… tout d’un coup, les Français d’origine arménienne m’ont perçu comme un porte-drapeau. Pourtant, je n’avais jamais été élevé dans un esprit communautaire ; au contraire, j’ai toujours défendu l’idée d’une universalité culturelle. Mais en travaillant sur cette musique, débarrassé de toute revendication identitaire, j’ai senti une vraie révélation : des gammes particulières, des rythmes très singuliers, une expressivité différente. J’ai eu l’impression de recevoir un cadeau inattendu.

L’album compte douze titres. Vous aviez plus de matière au départ ?
Oui, j’en ai composé une quinzaine. Pour cet album, je voulais revenir au piano, au cœur de l’instrument, tout en l’entourant d’un ensemble de cordes qui crée une atmosphère chaleureuse et enveloppante. C’était un vieux rêve : un disque où le piano soit central, mais soutenu par une écriture orchestrale légère. J’ai aussi invité une chanteuse extraordinaire, Arpi Alto, une jeune artiste arménienne qui possède une voix bouleversante. Elle interprète deux berceuses traditionnelles que nous avons entièrement réarrangées.

On entend également des nuances hispaniques, notamment dans « Spanish Fugue ».
Exactement. Beaucoup de gammes orientales se retrouvent dans la musique arabo-andalouse, ce qui fait qu’en jouant avec les couleurs de l’Orient, on se rapproche naturellement du flamenco. Miles Davis, après une simple soirée flamenco à Barcelone, en est revenu bouleversé et a enregistré « Sketches of Spain ». Cette musique possède une dimension mystique, cette notion de duende où l’on quitte soi-même pour entrer dans un état presque spirituel. Et puis j’ai un percussionniste indien, Mohssen Kawa, maître des tablas. Les rythmes viennent d’Inde, voyagent par la Perse et traversent l’Arménie. En réalité, la musique devient très vite universelle : en concert, les gens me disent qu’ils ont voyagé sans vraiment savoir où. C’est exactement ce que je recherche.

En écoutant l’album, une influence m’a frappé : celle de Chick Corea.
Absolument ! Corea est un immense mélangeur de mondes, et son lien avec le flamenco est évident. À Berklee, où j’ai étudié, deux morceaux étaient incontournables : « Giant Steps » de Coltrane et « Spain » de Chick Corea. Beaucoup de musiciens comme Avishai Cohen mêlent aujourd’hui Orient, jazz et musiques latines. Ce n’est pas un hasard : toute cette musique vient, d’une manière ou d’une autre, du même creuset, celui de l’ancien Empire ottoman.

Vous venez à La Garde avec quel ensemble ?
Avec le quartet de l’album : Mohssen Kawa aux tablas, Guillaume Latil au violoncelle, et Gilles Coquard à la contrebasse. Ce sont des musiciens d’un niveau exceptionnel, très sensibles, et l’intimité du quartet permet vraiment de mettre en valeur l’écriture de l’album et le piano.

Avez-vous un souvenir particulier lié au Var ?
Oui, un ami d’enfance avait une maison au Pradet, dans une ancienne tour sarde perchée sur une colline. On descendait à pied jusqu’aux criques pour se baigner. C’est un souvenir d’enfance magnifique, fait de liberté, de lumière et de rochers brûlants. Une ambiance qui me rappelle souvent les pages de Pagnol.

Grégory Rapuc.

En savoir plus