Emma Dante – Le théâtre, une affaire de révolution.

« L’angelo del foccolare », du 15 au 17 janvier à Châteauvallon à Ollioules.

 

La sicilienne Emma Dante est une autrice et metteuse en scène majeure de la scène théâtrale contemporaine. Elle présentera les premières représentations françaises de son nouveau spectacle « L’angelo del foccolare » sur les planches de notre scène nationale Châteauvallon-Liberté.

 

Cette pièce montre un féminicide et plus largement parle de la situation des femmes, quelle est celle-ci en Sicile aujourd’hui ?
Ce spectacle parle d’un féminicide, mais aussi d’une famille dysfonctionnelle avec un déséquilibre de pouvoir marqué par une forte domination masculine. Dans cette maison s’exerce un rapport de pouvoir entre l’homme à l’ego surdimensionné, et la femme, frustrée et contrainte de subir en silence les abus et les injonctions de son mari. C’est une famille composée de rôles — la femme, le mari, le fils, la belle-mère — précisément pour raconter de manière symbolique une situation qui génère continuellement conflit et souffrance. Il existe encore des familles, pas seulement en Sicile, où cette prédominance patriarcale est présente. Des familles dans lesquelles, même si le patriarche semble avoir disparu en apparence, l’attitude patriarcale existe bel et bien, et tous les membres de la famille y sont empêtrés et complices. La condition des femmes en Italie continue d’être en danger : de nombreux féminicides ont lieu chaque année et il ne semblent pas diminuer. C’est un problème culturel qui révèle un manque d’éducation affective et sexuelle au sein de la famille et à l’école, donc dans la société.

Vous dites que le théâtre doit faire mal, nous faire avoir honte des injustices, comment voyez-vous le pouvoir du théâtre et de l’art en général pour changer la société ?
J’ai toujours cru au renversement des règles, au défaut plutôt qu’à la qualité. J’ai toujours cru que, au théâtre, l’histoire présentée devait traiter de révolution. Pour moi, faire du théâtre signifie se rebeller contre le système, réécrire de nouvelles règles. Non seulement la droite a pris le pouvoir en Italie, mais aussi en Europe, et cela me fait sentir encore davantage la responsabilité, en tant qu’artiste et autrice, de raconter le malaise et les difficultés d’une communauté désorientée et rendue plus dure. Je crois que le théâtre est encore une voix importante pour s’opposer à des principes trop extrêmes, à des interdictions sévères et à des préjugés qui engendrent censure et fermeture, ainsi qu’à cette pensée de droite dans laquelle je ne me suis jamais reconnue. Le théâtre est un lieu de fête et de prière laïque, où la fête n’est pas seulement un divertissement mais aussi une occasion de réflexion et de partage de la douleur et de la souffrance d’autrui, surtout celle des malheureux qui ne peuvent pas faire la fête avec nous.

Votre théâtre est centré sur le corps et l’acteur, et mêle tragédie et farce, comment cela s’exprime-t-il dans cette nouvelle création ?
Mon travail théâtral, à travers l’esthétique du corps, n’est jamais étranger à la réalité de la vie ni à l’actualité : les actrices et les acteurs, naturellement dotés d’un esprit d’observation, apprennent à imprimer dans leur mémoire tout ce qui se passe autour d’eux, afin d’être capables de choisir et de mettre en évidence le détail qu’un regard distrait ne perçoit généralement pas. L’objectif est toujours de stimuler ce type d’attention et de sensibilisation à l’écoute, afin d’élaborer une interprétation personnelle et authentique de la vérité, transmise sur scène à travers des codes allusifs. Ce qui m’intéresse le plus, c’est la créativité de l’acteur et de l’actrice qui cherchent en eux-mêmes une voix authentique et unique, liée à la gestuelle et au mouvement. Le corps et la parole sont toujours fusionnés. Dans cette nouvelle création également, nous avons cherché à porter sur scène l’interprétation de certains gestes violents à l’intérieur d’un contexte ordinaire comme celui du foyer, où le rituel quotidien d’une journée quelconque se transforme en rituel extraordinaire : la mort d’une femme tuée par un homme. Elle gît au sol, mais sa mort ne suffit pas, personne ne la croit. Comme l’ange du foyer, elle est contrainte de se relever et de retourner à la même routine : nettoyer la maison, s’occuper du travail domestique, préparer à manger pour le fils et le mari, prendre soin de la belle-mère âgée. Elle se relève et la journée recommence : elle subit la violence du mari, la dépression du fils, l’impuissance de la belle-mère qui, au lieu de condamner son fils despotique, le plaint. Chaque soir, elle meurt, comme dans un cercle de l’enfer où la peine ne s’éteint jamais. Tout cela est paradoxal et grotesque. On rit, mais d’un rire amer : d’un homme qui, une chupa chups à la bouche, s’entraîne à la musculation de son propre sexe, enseignant à son fils que les femmes se conquièrent avec les muscles. On rit de son ridicule, du fils qui se sent totalement inadapté, ou lorsque la femme définit son mari comme un troglodyte au cœur agrammatical ; mais je le répète, ce sont des rires amers, des rires qui font mal.

Parlez-nous de votre partenariat avec Châteauvallon-Liberté où vous avez joué tous vos derniers spectacles.
C’est une maison qui nous attend toujours, avec un public qui est devenu une famille. C’est un lieu où l’on peut rester fidèle à ses idées et poursuivre un chemin lié à la recherche de sa propre voix d’autrice. Toutes ces années, le Liberté a soutenu le travail de ma compagnie, et a contribué à ma recherche de cette voix, souvent à contre-courant, féminine, parfois fragile, parfois audacieuse, et reconnaissante et pleine de gratitude envers ce théâtre.

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