Joris Frigerio – Nous sommes constamment emportés par le mouvement.
« Instabile », le 31 janvier aux Chapiteaux de la Mer à La Seyne-sur-Mer
Entre performance acrobatique et théâtre du sensible, « Instabile » interroge notre rapport au temps, à l’amour et à l’instabilité contemporaine, au fil d’un plateau qui ne s’arrête jamais. Aux Chapiteaux de la mer à la Seyne le 31 Janvier le circassien et metteur en scène Joris Frigerio explore l’urgence du mouvement. Un spectacle proposé par Le PÔLE, arts en circulation.
Pourquoi avoir créé « Instabile » aujourd’hui, et quelle en est la genèse ?
Au départ, « Instabile » est né d’une urgence très intime : celle de ralentir. Nous sommes constamment happés par la vie, par les événements, comme si nous n’avions jamais le temps de poser notre corps et notre esprit. J’avais envie de parler de cette sensation d’être toujours emporté, de devoir avancer malgré soi. La première intuition était liée au temps qui défile, à cette impression que tout glisse sous nos pieds, et à la lutte que cela impose, physiquement et intérieurement.
Comment cette idée se traduit-elle sur scène, notamment à travers le dispositif et la forme du spectacle ?
J’ai assez vite imaginé un dispositif scénographique très concret : un plateau roulant géant, une sorte de tapis intégré dans un plateau de cinq mètres par trois. Tout se passe dessus. Le sol est en mouvement permanent, ce qui oblige les corps à s’adapter sans cesse. « Instabile » est une pièce double. Il y a d’abord un solo que j’interprète, puis un duo de mains à mains, qui est la discipline fondatrice de la compagnie. Les deux formes peuvent être vues séparément ou l’une à la suite de l’autre. Réunies, elles créent une trajectoire continue, une sensation de flux qui ne s’arrête jamais.
Que raconte « Instabile » du rapport à l’autre, de l’amour et du couple ?
Le spectacle parle beaucoup de la relation à l’autre. Même dans le solo, il est question de l’absence, de quelqu’un qui n’est pas là mais qui existe malgré tout. Le duo, interprété par Magdalena Hidalgo et Nicolas Moreno, évoque très clairement le couple, l’amour, la confiance. Ils sont ensemble dans la vie, et cela nourrit profondément la pièce. La moindre erreur peut avoir des conséquences pour l’autre. Cette fragilité partagée devient une métaphore des relations humaines, prises dans une vie qui va trop vite, où l’on cherche à se retrouver sans jamais pouvoir vraiment s’arrêter.
Quel rôle jouent l’engagement physique et la création sonore dans l’émotion du spectacle ?
Physiquement, c’est un défi énorme. Cela faisait cinq ans que je ne montais plus sur scène, donc revenir à quarante-trois ans sur ce dispositif était une vraie épreuve. Le tapis donne une impression de fluidité, mais il impose en réalité un effort constant. Pour le duo, c’est encore plus exigeant : la précision doit être extrême, la confiance totale. La musique, composée par Colombine Jacquemont, est essentielle. Elle représente presque cinquante pour cent de la pièce. Elle a une compréhension très fine du corps et du timing circassien. Sa création est pensée geste par geste, elle nous porte, elle nous donne le rythme et le groove. Au-delà de la performance, l’objectif est surtout de toucher, d’émouvoir, d’aller chercher une émotion sensible, sans tomber dans le pathos.
La compagnie est basée dans le Sud. Quel est votre lien avec le territoire ?
La compagnie est née dans le Sud, dans les Alpes-Maritimes, à la sortie du CNAC. Aujourd’hui, je vis entre Aix-en-Provence et Marseille, et notre travail circule beaucoup entre le 06 et le 13, selon les lieux de création et les partenaires. Ce territoire fait partie de notre identité : il y a une proximité avec les lieux, avec les équipes, et une manière de travailler qui s’est construite ici, avant que les spectacles ne partent ensuite en tournée ailleurs. Pour les Chapiteaux de la Mer à la Seyne il s’agit d’une résidence, d’une présentation très importante pour nous. C’est une étape forte du projet, un moment charnière avant la suite de la tournée.
Grégory Rapuc