Robin Renucci – Un classique du théâtre absurde pour dénoncer les rapports de domination.

« La leçon » à Châteauvallon à Ollioules les 7 et 8 avril 2026

A Châteauvallon, Robin Renucci présentera sa mise en scène de « La Leçon » d’Eugène Ionesco. Entre rire et malaise, dans ce classique incontournable du théâtre de l’absurde, l’acteur et metteur en scène explore les mécanismes de domination, de langage et de pouvoir.

Vous adaptez un classique d’Eugène Ionesco, « La Leçon ». Qu’est-ce qui vous intéressait chez cet auteur ?
Ionesco écrit cette pièce en 1950, cinq ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il y aborde les rapports de domination, notamment entre hommes et femmes et le totalitarisme à travers une situation en apparence banale : un cours particulier. Mais très vite, ce rapport asymétrique entre un professeur et son élève devient le lieu d’une destruction. On est à l’opposé de ce que devrait être l’éducation — transmettre, émanciper. Ce n’est pas un professeur de l’Education Nationale, pour laquelle j’ai beaucoup de respect, venant de l’éducation populaire, et ayant vécu de grandes rencontres dans la qualité de l’enseignement que j’ai reçu. C’est un professeur privé, il confisque la parole, empêche le mouvement, humilie, jusqu’au viol et au meurtre. C’est d’une grande gravité, mais traité avec une intelligence et un humour qui nous obligent à réfléchir.
Ce professeur qui abuse de son savoir pour imposer un rapport de force, ça renvoie à toutes les formes d’abus d’autorité : dans l’éducation, bien sûr, mais aussi dans la sphère culturelle, politique ou médiatique. On pense à des affaires récentes, comme Bétharram, Gisèle Pélicot ou l’Abbé Pierre, qui ont révélé des systèmes de domination et d’emprise. Ionesco montre comment la violence commence bien avant le crime : elle naît dans la parole qui empêche l’autre d’exister. Tant que cette mécanique n’est pas brisée, la domination s’installe, et on la confond avec l’autorité. Il y a aussi un troisième personnage essentiel : la bonne, qui sait et qui laisse faire. Elle incarne la complicité silencieuse des systèmes qui permettent à ces violences de se répéter. Ionesco pensait autant au nazisme qu’au communisme, mais il faut aller plus loin. Aujourd’hui, les formes d’asservissement passent aussi par les médias, la publicité, les réseaux sociaux…

Les questions de patriarcat et de condition des femmes sont bien sûr au cœur de cette œuvre ?
Il y a dans la pièce une domination masculine très forte. Le professeur impose son pouvoir, y compris dans une dimension sexuelle. Je tenais à ce que cela passe aussi par le corps. L’élève, interprétée par Inès Valarcher, arrive avec une énergie, une joie, une envie d’apprendre. Et peu à peu, elle perd ses mots, puis sa vitalité. Son corps devient le lieu de cette destruction. À l’inverse, le professeur, d’abord timide, se transforme en ogre. Leurs trajectoires se croisent, jusqu’à l’anéantissement. Inès est également contorsionniste et circassienne, je voulais une corporalité forte, pour que son corps puisse exprimer ce qu’on l’empêche d’exprimer par le langage, le mal qui pénètre son corps, alors que le professeur la pénètre sexuellement. Christine Pignet, vue dans « La vie est un long fleuve tranquille » joue la bonne, complice du crime du professeur, le quarantième de cette journée.

Le langage a également une place centrale dans votre mise en scène…
Pour moi, c’est le personnage principal. C’est lui qui envahit tout l’espace, qui se déploie sans réciprocité, jusqu’à étouffer l’élève. Les mots deviennent des armes. La violence commence par cette confiscation de la parole. Et progressivement, elle atteint le corps : on passe de l’emprise verbale à la destruction physique. C’est ce glissement qui est terrifiant. On voit apparaître un double langage, où les mots sont vidés de leur sens : on dit que la guerre, c’est la paix, que la soumission, c’est la liberté. Cette pièce a été écrite juste après la sortie de « 1984 » d’Orwell et je suis certain qu’Ionesco l’avait lu. Le langage est un outil de domination redoutable.

Et pourtant, le public rit…
Oui, et c’est toute la force de Ionesco. L’humour permet d’affronter cette violence sans être paralysé. Le rire nous met face à quelque chose de profondément dérangeant. C’est un théâtre populaire, au sens noble : il nous rassemble et nous pousse à réfléchir. On ne sort pas écrasé, mais éveillé, plus vigilant.

Vous êtes à la fois acteur et metteur en scène. Comment gèrez-vous ce double rôle ?
C’est un travail qui demande une grande vigilance et une équipe solide. Je me suis appuyé sur des collaborateurs de confiance pour garder un regard extérieur. J’assume de jouer ce personnage monstrueux, parce que c’est aussi une manière de dénoncer. Comme chez Shakespeare ou Chaplin, incarner le mal permet de mieux le critiquer. Et puis il y a le plaisir du théâtre : dire cette langue puissante, la partager avec le public. C’est une joie de venir à Toulon pour faire entendre ces mots qui ont une grande puissance théâtrale, et d’autant plus dans le contexte actuel.

Fabrice Lo Piccolo