
TOMÁS BORDALEJO – Composer pour la voix, entre tradition et modernité.
Hors-Série – Les Voix Animées
Guitariste et compositeur d’origine argentine, Tomás Bordalejo navigue entre musique populaire et écriture contemporaine. Cette année, Les Voix Animées reprennent deux de ses motets écrits spécialement pour l’acoustique de l’abbaye du Thoronet.
Quel est votre parcours ?
J’ai commencé en autodidacte à Buenos Aires, explorant la musique populaire et le jazz avant d’entamer un parcours académique en France. Cette transition vers la composition classique contemporaine m’a permis d’explorer de nouvelles sonorités. Mon instrument principal est la guitare, mais je joue aussi un peu de piano, du violon, de la trompette ou de la mandoline, afin de mieux comprendre ces instruments pour l’écriture. Malgré mon ancrage dans la musique contemporaine, je reste attaché à mes racines et continue à jouer de la musique argentine. Mon parcours m’a aussi permis de rencontrer des interprètes avec qui j’entretiens des collaborations de confiance, notamment Les Voix Animées.
Comment avez-vous conçu vos pièces pour Les Voix Animées et l’abbaye du Thoronet ?
Luc m’a proposé en 2015 de composer trois motets pour Les Voix Animées. Ces pièces sont nées d’un dialogue entre la musique et l’architecture du lieu. L’acoustique particulière de l’abbaye, avec sa résonance allant jusqu’à treize secondes, est un élément clé de l’écriture. J’ai voulu jouer avec cet espace sonore, en alternant passages denses, moments où je sature l’espace, et silences résonnants, avec l’utilisation de sons très courts qui se réverbèrent. Il fallait aussi que ma musique s’intègre au programme des Voix Animées, dédié à la musique ancienne. J’ai choisi des textes issus du « Cantique des cantiques », utilisés par des compositeurs comme Tomás Luis de Victoria, qui permettent une lecture à la fois religieuse et profane.
Quelle importance accordez-vous aux interprètes pour qui vous composez ?
Écrire pour un ensemble spécifique est essentiel. Les interprètes sont les premiers défenseurs d’une musique, et dans le cas des Voix Animées, leur spécialisation en musique ancienne ne les empêche pas d’explorer des projets innovants : ciné-concerts, collaborations avec des groupes de métal… Cette recherche constante les rend idéaux pour mes compositions, qui s’inscrivent dans une continuité entre passé et présent.
Comment liez-vous votre travail à celui des compositeurs anciens ?
L’acoustique est un point commun fondamental : comme les compositeurs du Moyen Âge, j’explore comment le son
habite un espace. Cependant, le langage musical a évolué : la perception de la consonance et de la dissonance n’est plus la même. Pourtant, au-delà des différences stylistiques, nous sommes tous sensibles aux mêmes phénomènes sonores, je pense aux chants d’oiseaux dans la musique de Clément Janequin par exemple.
Qu’est-ce qui vous attire dans l’écriture pour la voix ?
La voix est l’instrument universel par excellence, capable d’émouvoir instantanément. Je pense à des airs d’opéra, à des canzonetta napolitaines, ou à des tangos argentins… La voix émeut et guérit. Son expressivité passe autant par les mots que par les sons et les textures. C’est un régal pour moi d’écrire pour des voix. Dans ce cas-là, j’écris pour un ensemble vocal, cela demande de comprendre la voix et son potentiel, mais aussi de respecter ses limites. Chanter est en même temps un exercice simple, nous avons tous une voix, et le travail de toute une vie, car bien chanter demande une technique très particulière et une très grande connaissance de son propre corps.