Alfredo Rodriguez – Improviser, c’est se découvrir et s’exposer aux autres.

Hors-Série spécial Jazz à Toulon 2026

Le 31 juillet – Place Raspail

Pianiste virtuose révélé par sa rencontre avec Quincy Jones, le Cubain Alfredo Rodriguez mêle jazz, rythmes afro-cubains et reprises inattendues de Michael Jackson ou du thème de Super Mario. Avant son concert du 31 juillet sur la place Raspail à Toulon, il revient sur son parcours, sa passion pour l’improvisation et sa vision profondément humaine de la musique.

Alfredo, vous venez de sortir « Take Cover », un album de reprises revisitées façon jazz. Vous êtes également très connu sur les réseaux sociaux pour cet exercice. Qu’aimez-vous dans les reprises ?
Transformer une chanson est toujours un défi. Certaines des œuvres que je reprends comptent parmi les morceaux les plus célèbres de tous les temps, des chansons que les gens connaissent parfaitement dans leur version originale. Le défi consiste donc à les transformer en quelque chose de nouveau.
J’apporte beaucoup de sonorités latines et africaines dans ma musique, parce que je suis Cubain. J’aime choisir des morceaux qui, au départ, n’ont aucun lien avec cette culture : Michael Jackson, « Hotel California », le thème de « Super Mario »… Nous nous approprions ces chansons pour leur donner une nouvelle vie.
Depuis plusieurs années, les réactions du public sur les réseaux sociaux sont incroyables. Je suis très reconnaissant pour tout l’amour que me témoignent les personnes qui suivent mon travail.

Vous venez d’une famille de musiciens. Pourquoi avoir choisi le piano, et pourquoi le jazz plutôt que la musique classique, par laquelle vous avez commencé ?
Mon père était un chanteur très célèbre à Cuba. J’ai grandi entouré de musique et de musiciens. En réalité, je voulais jouer de la batterie ! Mais lorsque j’avais six ans, on m’a demandé de choisir entre le piano et le violon, parce que j’étais trop jeune pour la batterie. J’ai choisi le piano, et finalement je ne l’ai jamais quitté.
Le jazz est arrivé un peu par hasard. Mon oncle déménageait et il a laissé derrière lui un disque de Keith Jarrett, un concert en piano solo. Cet album a changé ma vie. À l’époque, j’avais douze ans et je jouais essentiellement Mozart ou Chopin. Je n’improvisais pas encore. Mais en écoutant ce disque, j’ai compris que c’était exactement ce que je voulais faire. Depuis ce jour, je cherche ma propre voix, mon propre son, quelque chose qui ressemble à Alfredo Rodriguez, à mes racines et à mon histoire. Composer et improviser sont devenus une manière de me définir. L’improvisation est un processus sans fin. On apprend toujours quelque chose de nouveau. Comme dans la vie, il y a des hauts et des bas. Quand on improvise, on se découvre soi-même et on s’expose aux autres. Nous sommes tous des êtres humains, mais nous avons des expériences différentes, des sensibilités différentes. Pour un musicien, ces différences sont précieuses, car elles définissent son identité artistique. Beaucoup de gens ont peur de se montrer tels qu’ils sont, peur d’être critiqués. Moi, cela ne m’arrête pas. Créer de la musique est aussi naturel pour moi que boire de l’eau. C’est simplement la vie.

Que jouerez-vous à Toulon ? Quelle est l’ambiance de vos concerts ?
Mes concerts sont faits de contrastes, parce que la vie elle-même est faite de contrastes. Parfois la musique est très simple, parfois elle devient plus complexe. Il y a des moments calmes, puis soudain l’énergie explose. On passe de la joie à l’aventure, de la douceur à quelque chose de beaucoup plus intense. Le groupe partage cette philosophie. Quand nous montons sur scène, quelque chose se passe. Je suis toujours Alfredo, mais pas exactement le même Alfredo qu’à la maison. Sur scène, c’est comme des montagnes russes émotionnelles.
Nous allons jouer des compositions originales, des reprises issues de « Take Cover », mais aussi de la musique traditionnelle cubaine. Ce sont mes racines, mon enfance, mes amis, toute mon histoire personnelle qui se retrouvent dans cette musique.

Vous avez travaillé pendant de nombreuses années avec Quincy Jones, que vous avez rencontré au Festival de Montreux. Que retenez-vous de cette relation ?
J’ai rencontré Quincy Jones lorsque j’avais vingt ans. Pour un jeune musicien, rencontrer une personnalité comme lui est quelque chose d’immense. Il avait exploré la musique dans toutes ses dimensions et avait connu le succès dans chacune d’entre elles. Écouter ses histoires, bénéficier de son expérience, c’était une école incroyable. Il a été mon mentor, mon producteur sur la plupart de mes albums, mais aussi comme un membre de ma famille. Lorsque je me suis installé aux États-Unis, nous nous voyions constamment. La plus grande leçon qu’il m’a transmise est probablement l’humilité. Ce qui compte au final, c’est l’héritage que l’on laisse derrière soi. J’ai aujourd’hui une fille, et je souhaite qu’elle ait l’image d’un père qui transmet de l’amour avant tout. On peut être extrêmement talentueux, mais si l’on n’est pas une belle personne humainement, cela ne m’intéresse pas. Quincy était exactement cela : un immense musicien et un être humain extraordinaire. Il est l’une des personnes les plus importantes de ma vie, et je mesure la chance que j’ai eue de travailler avec lui pendant plus de quinze ans.

Fabrice Lo Piccolo