Franck & Damien Litzler – Une partition née de l’image.
Jeudi 5 novembre à 20h30 au Théâtre Denis à Hyères.
Deux frères multi-instrumentistes explorent la puissance visuelle d’un film qui traverse les époques. Ils y déploient une écriture sensible, attentive aux images et à leur souffle. Une manière de placer la musique au service du récit, dans un dialogue vivant avec l’écran.
Comment êtes vous arrivés au ciné-concert, au point d’en faire votre terrain de création depuis vingt ans ?
Franck : Au départ, on jouait simplement ensemble, avec nos boucles en direct. Des gens nous disaient que notre musique était “cinématographique”, sans qu’on comprenne vraiment pourquoi. Quand un festival grenoblois nous a proposé en 2008 de nous synchroniser sur un film, ça a été un choc : l’image nous donnait une direction, presque une partition. Damien : Ce cadre nous a immédiatement parlé. Le cinéma impose une écriture, une dramaturgie, et nous oblige à inventer autrement. C’est devenu un terrain de création naturel, au point de fonder notre festival Le Tympan dans l’œil pour explorer toutes les formes de musique à l’image. « Soy Cuba » a été tourné en 1964, interdit pendant la guerre froide, puis oublié avant d’être redécouvert par Scorsese et Coppola.
Qu’est ce qui vous a donné envie de le mettre en musique ?
Nous avions découvert le film lors de sa ressortie en France au début des années 2000. Sa force formelle nous avait sidérés : plans séquences vertigineux, noir et blanc au grand angle, quatre récits qui mènent vers la révolution. C’est un film qui a été jugé trop beau pour servir de propagande, puis mis au silence pendant trente ans. Quand l’occasion s’est présentée de travailler sur un long métrage lié aux cultures du monde, l’un de nous a évoqué « Soy Cuba », l’autre a immédiatement dit oui. Le mettre en musique, c’était lui offrir une nouvelle vie, une nouvelle lecture, et permettre au public de ressentir à nouveau sa modernité fulgurante.
Comment avez-vous conçu la musique du ciné-concert, scène par scène, entre acoustique, électrique et électronique ?
Nous regardons toujours le film ensemble, en repérant les motifs, les personnages, les émotions dominantes. Ensuite, on improvise, on enregistre, on teste des matières sonores, puis on reconstruit séquence par séquence. Certaines scènes appellent la douceur, d’autres la colère ou l’urgence. Une particularité essentielle : nous jouons avec la bande son originale. Les voix, le grain, les silences font partie de l’histoire et deviennent un matériau à part entière. Par moments, l’un de nous laisse toute la place au film ; à d’autres, la musique prend le relais et amplifie le geste du réalisateur. Cette circulation crée un dialogue vivant entre l’image et le son, où chaque choix instrumental accompagne la respiration du récit.
Qu’espérez-vous que le public d’Hyères ressente en découvrant « Soy Cuba » au Théâtre Denis ?
Que le public soit happé par la poésie et la dimension politique du film, qu’il sorte avec les yeux pleins d’images et la sensation d’avoir vu une œuvre rare. Et qu’il soit touché par notre musique, même si ce n’est pas forcément ce qu’il écouterait chez lui. Jouer une écriture actuelle sur un film de 1964 redonne vie aux images, les rend plus puissantes, plus contemporaines. On espère que chacun ressentira cette rencontre entre un geste cinématographique historique et une création musicale d’aujourd’hui, et qu’il découvrira un univers singulier, à la fois sensible, engagé et profondément vivant.
Julie Louis Delage