Guillaume Cantillon – Feydeau, un miroir grossissant de nos travers.
Le Système Ribadier les 25 et 26 septembre au Théâtre L’Escale à La Garde
Ribadier a un talent particulier et infaillible : lorsqu’il veut rejoindre une de ses maîtresses, il utilise ses dons d’hypnotiseur pour endormir sa femme. Guillaume Cantillon, metteur en scène varois et fondateur de la compagnie Le Cabinet de Curiosités, résidente du théâtre L’Escale, a choisi pour cette rentrée culturelle de mettre en scène un Feydeau. Il nous en dit plus sur les enjeux d’une telle œuvre.
Comment fonctionne l’humour de Feydeau ?
Feydeau porte sur ses contemporains un regard extrêmement lucide et sans complaisance. C’était un grand misanthrope qui s’est progressivement exclu de la société. Il observe ses personnages avec une certaine férocité. Mais c’est surtout un orfèvre de l’écriture. Sa mécanique est d’une précision implacable : chaque élément posé sur le plateau finit par avoir son utilité. Il n’y a pas une réplique qui ne fasse mouche. « Le Système Ribadier » est une pièce de jeunesse que je trouve moins sombre que ses œuvres plus tardives. Mais elle résonne aussi avec notre époque, notamment avec l’affaire Gisèle Pelicot. La femme y est hypnotisée et elle fait croire à son mari qu’elle a été abusée lors de ses états d’hypnose. Mon précédent spectacle, « Mort le soleil », abordait les masculinistes radicaux. Je continue donc à tirer ce fil. L’histoire d’hypnose stimule également mon imaginaire. Elle renvoie aux phénomènes de l’esprit, au spiritisme, très présents à cette époque, et ouvre presque un univers de music-hall.
Justement, quelle place la pièce accorde-t-elle aux femmes ?
À l’époque, la femme est souvent un faire-valoir social, un objet de désir et de convoitise pour les hommes. Mais Feydeau ne fait pas des femmes des héroïnes pour autant. Il ne sauve ni les hommes ni les femmes. La pièce fonctionne comme un miroir grossissant de nos défauts.
Comment met-on en scène un monument comme Feydeau ?
Avec beaucoup de respect. Feydeau était lui-même metteur en scène et ses textes comportent énormément de didascalies. Mais j’essaie d’apporter ma propre patte, notamment à travers l’épure. Je travaille avec des acteurs d’aujourd’hui, que je connais bien, autour de cette langue et de ce rythme très particulier. Ça va très vite, mais tout doit être entendu. Il faut une précision permanente. C’est un pur travail d’acteur et un véritable exercice de style. Je connais bien les techniciens également : nous avons un langage commun et des automatismes.
Chez Feydeau, on ne peut pas raconter autre chose que ce qui est écrit. Il faut trouver le rythme et la justesse. Et si la salle rit, c’est gagné ! J’ai néanmoins choisi d’ajouter une courte séquence, « Qu’est-ce qui se passe dans la tête d’Angèle pendant son hypnose ? », qui n’existe pas dans le texte original. Elle permet d’introduire des éléments plus contemporains et tourne autour du désir. Car trois des personnages sont guidés par un désir irrépressible, prêts à mentir, tricher ou renier leurs convictions pour l’assouvir. C’est très humain. Le spectateur peut rire de lui-même : Feydeau nous tend un miroir grossissant. C’est aussi pour cela qu’il parlait de son théâtre comme d’une « tragédie à l’envers ».
Quelle est la place du spectateur dans tout ça ?
C’est ce que j’aime chez Feydeau : le spectateur est directement pris à partie, notamment grâce aux apartés. J’ai choisi de les ouvrir au public : l’acteur lui parle directement et il devient presque un personnage de la pièce.
Fabrice Lo Piccolo