Patrick Sirot – Le court métrage oblige à une forme de radicalité.

Hors-Série Cinéma en Liberté 2026

Artiste (polymorphe), auteur, poète/performeur, Patrick Sirot rejoint le jury Émergence et Animation. Entre récit, expérimentation et passion pour les formes courtes, il revient sur son parcours et sa vision d’un format qui révèle les jeunes créateurs.

Vous rejoignez le jury Émergence et Animation de Cinéma en Liberté. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’accepter ?
Ce qui m’intéresse avant tout, c’est la question du récit. Dans ma pratique artistique, elle a toujours été présente : comment raconter une histoire, aborder des questions souvent politiques ou liées aux relations humaines ? J’ai toujours pris cette clé-là : celle de la narration. Depuis mes débuts d’étudiant, tout mon travail tourne autour du récit, de la fiction, de l’invention de personnages que je mets en scène dans le dessin, l’installation ou encore la vidéo. Je ne suis pas un grand technicien. Je me suis approprié les outils numériques progressivement, mais ce que j’aime dans la vidéo, c’est son côté empirique. J’utilise les outils à ma manière. Il y a quelques années, j’avais présenté des vidéos dans différentes expositions ; j’étais entouré de personnes très pointues en informatique qui se demandaient comment j’avais fait certaines choses. Je les avais réalisées de façon intuitive, presque artisanale, et cela produisait des formes inattendues.
Et puis je suis originaire de Clermont-Ferrand. J’ai vu grandir le festival du court métrage de Clermont lorsque j’étais étudiant. Chaque année, en février, j’y allais. J’y ai vu des cinéastes débuter, comme Caro et Jeunet. J’ai toujours gardé ce goût-là. Aujourd’hui, l’idée de passer plusieurs jours immergés dans un jury me plaît énormément. Je suis très impatient de découvrir tous ces films et leurs constructions narratives.

Votre travail semble traversé par la question de l’écriture et de l’image. Comment cela nourrit-il votre regard ?
J’ai toujours entretenu une relation particulière entre image et écriture. Longtemps, je les ai dissociées. Aujourd’hui, je commence à réfléchir à la manière de les relier davantage, notamment à travers mes lectures performées. Lors d’une résidence au Telegraphe, j’ai construit des « chimères » pour faire partie de l’espace scénique. Il y a différentes temporalités qui m’intéressent : celle de l’écriture ou du dessin, souvent solitaire ; puis celle de la performance, qui est entièrement dans le présent. Et la vidéo, avec cette question du corps enregistré, me travaille aussi beaucoup. Je tends de plus en plus vers des scénarios, vers le dialogue, vers une forme plus filmique.

Que représente pour vous l’art du court métrage ?
Je fais un parallèle avec ma pratique de l’écriture et de la poésie. Je n’ai jamais réussi à écrire un roman. Je ne peux être que dans le texte court : trois minutes, quinze minutes, ou une succession de fragments. Dans une forme courte, une dynamique particulière se met en place. Cela oblige à une forme de radicalité. Quand on choisit une direction narrative, on dispose de peu de temps : il faut faire des choix très forts. Et ces choix sont parfois douloureux, parce qu’ils impliquent aussi de l’abandon. On écrit quelque chose qu’on trouve intéressant puis on réalise finalement que cela ne sert pas ce que l’on veut dire. Alors on supprime, on élimine. Quand je travaillais avec les étudiants, je leur demandais toujours comment on commence une histoire et comment on la termine. Dans le court, il n’y a presque plus de milieu : tout est condensé. Et ce qui me passionne, c’est justement cette temporalité particulière. Comment inscrire l’attente ? Que devient ce qui se passe entre les choses ?

Pourquoi des festivals comme Cinéma en Liberté sont-ils essentiels pour les jeunes créateurs ?
Être sélectionné constitue une première reconnaissance. Il y a énormément de films proposés. C’est un encouragement immense. J’ai connu le festival à ses débuts, à Cuers, dans la carrière. Depuis, il a pris de l’ampleur et gagné ses lettres de noblesse. Lisa et son équipe font un travail formidable. Ce que je trouve très important aussi, c’est que tout le monde regarde tous les films. Même si nous devons statuer sur certaines catégories, nous porterons aussi un regard sur d’autres propositions. Pour des jeunes créateurs en animation ou en émergence, voir leur film projeté dans de bonnes conditions est un vrai tremplin. Nous vivons dans un monde où nous regardons énormément d’images du bout du pouce sur nos téléphones. Alors voir un jeune prendre le temps d’expérimenter, envoyer son projet, et savoir que des personnes vont le regarder attentivement et partager leur regard dans un cadre festif, c’est précieux. Les festivals restent avant tout des lieux de rencontres, d’échanges et de discussions. Et l’essentiel est peut-être là : être sélectionné, avec ou sans prix.

Fabrice Lo Piccolo