Samuel Thiébaut – À Porquerolles, on n’entend pas la musique de la même façon.

Hors série festival 2026

Du 10 au 14 Juillet 2026

À l’aube de la 25e édition de Jazz à Porquerolles, son directeur artistique Samuel Thiébaut évoque l’héritage de Frank Cassenti, la singularité d’un festival insulaire et cette conviction intime : sur l’île, le jazz ne se joue ni ne s’écoute tout à fait comme ailleurs.

Après la disparition de Frank Cassenti, comment poursuit-on une aventure comme Jazz à Porquerolles sans tomber dans la nostalgie ?
Quand Frank a su qu’il était malade, il m’a demandé de revenir m’occuper du festival. Je lui ai fait une promesse : Jazz à Porquerolles ne s’éteindrait pas. J’ai rappelé tous ceux qui ont fait vivre cette aventure depuis plus de vingt ans et tous ont répondu présents. Cela m’a beaucoup touché. Nous avons recréé une dynamique collective, avec un conseil d’administration et différentes commissions, tous bénévoles. Sans cet engagement, le festival ne pourrait pas exister. Jazz à Porquerolles est une magnifique chose impossible : nous sommes sur une île, dans un monument historique, au cœur d’un parc national, avec des contraintes nombreuses. Mais ce qui nous pousse à continuer, c’est cette magie unique : passer une journée sur l’île et entendre, le soir, des musiciens extraordinaires jouer au Fort Sainte-Agathe. Vous dites souvent que Porquerolles change la manière d’écouter la musique.

Qu’est-ce que l’île fait au jazz ?
J’ai une théorie là-dessus. Quand on arrive à Porquerolles, on quitte un monde de bruit, de vitesse, de sollicitations permanentes. En ville, nous développons des petits boucliers sensoriels pour nous protéger. À Porquerolles, ces boucliers tombent. Notre rapport au monde change, notre sensibilité s’ouvre différemment. Et cela modifie aussi notre manière d’entendre la musique. Une même note jouée ici ou ailleurs ne produit pas le même effet. Je crois que cela agit aussi sur les artistes. Cette année, nous accueillons des résidences. Laurent Bardainne, par exemple, passera plusieurs jours sur l’île avant son concert. Le simple fait de vivre ici quelques jours change quelque chose dans la manière d’être, d’écouter et, finalement, de jouer. Votre programmation donne toujours l’impression de raconter une histoire plus que d’aligner des noms.

Quel est le fil rouge de cette 25e édition ?
Nous voulions une édition qui ressemble à une fête. Les vingt-cinq ans du festival méritaient cela. Il y aura du relief, du mouvement, beaucoup de premières fois aussi : plus de 90% des artistes invités ne sont jamais venus à Porquerolles. On ouvrira avec un grand bal gratuit de Papanosh, parce que le jazz peut aussi être une fête populaire. Ensuite, il y aura une carte blanche à Laurent Bardainne, des artistes comme Gabi Hartmann, Shaï Maestro, Samy Thiébault, ou encore une création originale imaginée par Sofiane Saidi avec Théo Ceccaldi et Camélia Jordana autour d’un dialogue entre jazz et Méditerranée. Et puis Kenny Garrett, immense saxophoniste passé par le groupe de Miles Davis, viendra clôturer cette édition. L’idée reste toujours la même : créer des rencontres qui ont du sens dans un lieu comme celui-ci.

Si vous deviez résumer l’esprit de Jazz à Porquerolles par un souvenir ?
Il y en a tellement… Je pense souvent à Archie Shepp, qui était le parrain du festival et qui a profondément marqué son identité. Un soir de pleine lune, il avait joué avec le percussionniste Minino Garay. C’était suspendu, presque irréel. Je me souviens aussi de Marc Ribot. À Porquerolles, la nuit, on entend le Petit-duc, un petit hibou qui produit une note répétitive. Un soir, Marc Ribot semblait presque dialoguer avec ce son. C’est ça, aussi, Jazz à Porquerolles : un endroit où la musique finit par entrer en résonance avec le paysage lui-même.
Grégory Rapuc