Mourad Merzouki – La danse dépasse les frontières.
La Couleur de la Grenade les 25 et 26 septembre au Théâtre de l’Esplanade à Draguignan
Pour leur ouverture de saison, les Théâtres en Dracénie ont souhaité mettre à l’honneur la culture arménienne et faire venir un habitué des lieux, Mourad Merzouki, chorégraphe majeur et ancien directeur du CCN de Créteil. Il présente « La Couleur de la Grenade », une création inspirée de l’univers singulier du cinéaste arménien Sergueï Paradjanov, où hip-hop, danse contemporaine et traditions arméniennes se rencontrent.
En quoi le film de Sergueï Paradjanov, « Sayat Nova : La Couleur de la Grenade », vous a-t-il touché ?
Je ne connaissais pas Paradjanov et très peu l’Arménie. Je partais donc de rien. J’ai rencontré Saté Khachatryan, qui m’a proposé de créer un projet autour de cet artiste. J’ai découvert un véritable ovni : le film ne raconte pas une histoire au sens classique, mais se compose de saynètes, chacune pouvant raconter sa propre histoire. Ce qui m’a touché, c’est cette liberté de lecture. C’est aussi ma manière de travailler. J’ai retenu les scènes qui m’interpellaient, les couleurs, les accessoires, la scénographie… Tout cela nous ramène à l’univers arménien.
Comment peut-on transposer un film à travers la danse ?
L’idée n’était pas de raconter le film, mais de créer des clins d’œil et de partager son univers. Ce qui m’intéresse, c’est que le public puisse avoir envie de découvrir le film après le spectacle. C’est intéressant de partir d’un univers artistique pour créer quelque chose qui possède sa propre identité.
Comment mêlez-vous hip-hop, danse contemporaine et danses traditionnelles arméniennes ?
Ce qui m’a particulièrement intéressé, c’est d’intégrer les danses traditionnelles arméniennes à ma chorégraphie, en essayant d’être le plus juste possible et de reprendre certains de leurs mouvements. Au départ, nous travaillions avec plusieurs danseurs arméniens, ce qui était évidemment plus confortable. Aujourd’hui, la distribution réunit des danseurs français et un danseur arménien. C’est une autre manière de faire dialoguer les cultures.
Les décors et les costumes occupent également une place importante.
Ils étaient incontournables. C’était même mon point de départ. Je travaillais en intégrant les accessoires, le tapis, les boules, le livre, mais aussi les costumes créés par Edgar Manoukian, ils ont nourri la scénographie et l’univers visuel du spectacle. Je me suis beaucoup inspiré de l’esthétique du film.
La musique associe également tradition et modernité.
La musique de Hogh Arthun mêle musique traditionnelle arménienne et sonorités électroniques. L’electro apporte une dimension contemporaine. J’aime faire se frotter les mondes et les époques. C’est aussi une façon de toucher les jeunes générations et de montrer que la tradition peut continuer à évoluer.
Le spectacle porte aussi une volonté de transcender les frontières.
La danse a cette puissance particulière : elle dépasse les frontières et permet de connecter des cultures sans avoir besoin de vocabulaire. Le spectacle a été très bien accueilli en Arménie, alors même que son écriture est très française, et il rencontre aujourd’hui le public français. Cela me rappelle la force de l’art, qui permet de créer des connexions entre des pays parfois très éloignés. Au fond, on revient à l’essentiel.
Vous êtes un habitué des plateaux du Théâtre de l’Esplanade. Qu’est-ce que ce lieu représente ce rendez-vous ?
C’est un endroit dans lequel je suis extrêmement fier de revenir. Il y a une fidélité qui s’est installée avec le théâtre et avec le public. Lorsqu’un lieu vous accueille régulièrement et qu’un public attend la suite, revient et reste curieux, cela crée un véritable sentiment de confiance. On ressent qu’une histoire s’est construite entre le lieu, les artistes et les spectateurs. C’est une vraie connexion.
Cette année, votre compagnie Käfig fête ses trente ans. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?
C’est un peu un conte de fées. Qui aurait pu l’imaginer ? Au départ, tout était très artisanal et fragile. Le hip-hop était encore à ses balbutiements et nous naviguions à vue. Trente ans plus tard, nous avons créé plus de quarante spectacles. C’est une grande fierté pour les artistes qui ont accompagné cette aventure, mais aussi un message positif pour les plus jeunes : une compagnie peut durer dans un contexte qui reste difficile et un métier qui demeure fragile. Nous sommes très heureux de pouvoir souffler les trente bougies de Käfig. Ce sont des moments intenses et forts.
Fabrice Lo Piccolo