Mourad Merzouki – S’adapter au corps vieillisant.
Beauséjour au Festival d’été de Châteauvallon à Ollioules les 16 et 17 juillet
On ne présente plus Mourad Merzouki, figure majeure de la danse hip-hop depuis le début des années 90, ancien directeur du Centre Chorégraphique National de Créteil et du Val de Marne, chorégraphe pendant les jeux olympiques… Avec « Beauséjour », il explore avec humour et tendresse le temps qui passe et les corps qui changent. Une création solaire entre hip-hop, danse contemporaine et guinguette, portée par la musique de Müller et Makaroff du Gotan Project.
Dans « Beauséjour », vous proposez une ode au temps qui passe. Comment gère-t-on le vieillissement lorsqu’on est danseur ?
C’est une très bonne question, parce que notre outil de travail, c’est le corps, et le corps se transforme. Il réagit différemment, il nous oblige à nous adapter et à nous repositionner par rapport aux autres et à nous-mêmes. À presque cinquante-trois ans, je me pose forcément ces questions : quel regard le public porte-t-il sur un corps qui n’a plus vingt ans ? Quelle émotion peut-il encore transmettre ? Tout cela m’interpelle beaucoup. J’ai volontairement accentué certains traits, déformé certaines situations pour proposer une lecture nouvelle et bousculer un peu les regards sur le vieillissement.
Vous avez réuni sur scène de jeunes danseurs et d’autres plus âgés. Comment leurs univers se rencontrent-ils ?
J’ai voulu confronter les générations pour rendre ces différences encore plus visibles. J’aurais pu créer un spectacle uniquement avec des danseurs plus âgés, mais cette rencontre entre les âges apporte quelque chose de très fort. Comme souvent dans mon travail, je raconte des histoires à travers des images, avec une part de surprise et d’humour. Nous vieillissons tous, autant pouvoir en rire et s’en amuser aussi. Les plus beaux retours viennent souvent des personnes âgées qui se reconnaissent dans le spectacle et dans les émotions qu’il fait naître.
Vous vous éloignez des codes du hip hop, vous évoquez un esprit guinguette et des bals populaires. Comment avez-vous construit cette chorégraphie ?
Je ne me suis pas éloigné des codes du hip-hop, on retrouve sa gestuelle et son énergie, mais avec une lecture plus contemporaine. Le hip-hop a aujourd’hui plus de cinquante ans et il continue d’évoluer en se confrontant à d’autres univers et à d’autres musiques. Les costumes, qui vieillissent volontairement les danseurs, influencent aussi leur manière de bouger. Je ne voulais surtout pas être dans la nostalgie ou la mélancolie. Je voulais du solaire, de la joie, des rires. La guinguette et les bals populaires évoquent immédiatement la rencontre, le plaisir de danser entre amis ou en famille. Les costumes très colorés participent aussi à cette atmosphère festive.
La musique a été confiée à Müller et Makaroff du Gotan Project. Comment est née cette collaboration ?
Ils m’ont contacté après avoir découvert « Folia », dans lequel je mêlais déjà danse hip-hop et musique baroque. J’avais également utilisé certains de leurs morceaux auparavant. J’ai tout de suite adoré cette rencontre artistique. Leurs univers latino et électro correspondaient parfaitement à l’esprit de « Beauséjour » et à cette envie de créer quelque chose de vivant, de chaleureux et de festif.
Ils expliquent avoir adapté leur musique à la chorégraphie en temps réel…
Comme pour chacune de mes créations, nous avons travaillé par allers-retours. Nous sommes partis de morceaux existants de leur répertoire, qu’ils ont ensuite adaptés au fur et à mesure des répétitions et de l’évolution du spectacle. J’ai beaucoup apprécié cette collaboration avec des artistes venus du monde de la musique qui s’intéressent à la danse et à la chorégraphie. C’est toujours passionnant de créer des passerelles entre ces univers.
Vous entretenez une relation particulière avec Châteauvallon…
J’ai toujours un petit pincement au cœur lorsque je reviens à Châteauvallon. Il y a plus de trente ans, je répétais déjà sur ce site, dans la pinède. J’avais à peine vingt ans et j’en garde des souvenirs très forts. Il existe une véritable fidélité entre Châteauvallon et mon travail, ainsi qu’avec le public qui me suit depuis toutes ces années. Et puis il y a aussi cette volonté de transmettre aux jeunes générations, celles qui seront le public et peut-être les artistes de demain.
Fabrice Lo Piccolo