Yaguara et Benoît Bottex – Quand l’image devient musique.
Hors Série Spécial FiMé
Mardi 3 novembre à 20h30 au cinéma Le Royal à Toulon.
Pour la création de cette année, nous retrouvons des habitués du FiMé, les musiciens varois Yaguara et Benoît Bottex. Ils ont choisi « L’Homme à la caméra », chef-d’œuvre de Dziga Vertov réalisé en 1929. Platines, synthés et clarinette basse accompagnent cette œuvre pionnière du cinéma documentaire et du montage, dans un ciné-concert où la musique répond au mouvement frénétique des images.
Pourquoi avoir choisi « L’Homme à la caméra » ?
Yaguara : C’est une expérience filmique, mais aussi un film politique, un poème visuel et un reportage d’avant-garde. C’est une œuvre profondément exploratoire et expérimentale, qui marque un moment charnière dans l’histoire de l’art du montage. Sa matière première est très documentaire : Vertov fait le portrait d’une ville, Odessa, des premières lumières du jour jusqu’à la tombée de la nuit. On voit la ville s’éveiller, la vie quotidienne et le travail, puis les loisirs et la culture, jusqu’au coucher du soleil.
Mais il y a aussi derrière cela un projet de société et une dimension de propagande, avec l’idée d’un modèle soviétique présenté comme une société idéale.
Le film est directement lié à la théorie du « ciné-œil » développée par Vertov.
Yaguara : Quelques années auparavant, Vertov écrit un manifeste autour du « ciné-œil » et cherche à montrer comment la caméra peut dépasser les limites de l’œil humain. Je cite : « Je suis un œil, un œil mécanique, moi c’est-à-dire la machine. Je suis la machine qui vous montre le monde comme elle seule peut le voir désormais. Je serai libérée de l’immobilité humaine. Je suis en perpétuel mouvement, libérée des frontières du temps et de l’espace, j’organise comme je le souhaite chaque point de l’univers. Ma voix est celle d’une nouvelle conception du monde, je vous fais découvrir le monde que vous ne connaissez pas ». C’est prophétique.
Il y a deux ans, j’avais monté un ciné-concert autour du cinéma expérimental de Maya Deren. Sa démarche consistait notamment à faire danser le monde. Avec Vertov, on est dans quelque chose de différent : un cinéma des corps dans un monde en pleine transformation. Il filme les corps, parfois à leur insu, à une époque où les gens n’ont pas encore l’habitude d’être confrontés à leur image. C’est un monde marqué par la vitesse et par une société en plein mouvement.
Comment avez-vous pensé la musique pour accompagner ces images ?
Benoît : Il fallait coller au plus près des mouvements frénétiques et des successions très rapides de séquences. L’instrumentarium est donc assez varié. Les platines permettent de faire intervenir de nombreux extraits musicaux successivement, tandis que j’utilise plusieurs machines électroniques avec des vitesses et des ambiances différentes.
Et puisque le film s’appelle « L’Homme à la caméra », je me suis dit que je serais, d’une certaine manière, « l’homme à l’instrument ». Je jouerai de la clarinette basse. Cela permet de remettre le musicien au centre, comme Vertov montre parfois le caméraman au travail dans son propre film. On voit le film en train de se faire. C’est aussi pour cela que je trouvais intéressant d’introduire un instrument acoustique : on voit et on entend l’objet musical venir se superposer à l’image.
Yaguara : Ce qui est fascinant, c’est que même si le film est muet, tout en lui raconte le son. Le montage, le rythme, les trains, les trames, les répétitions de motifs visuels… Tout appelle une dimension sonore. Dès le début, on voit d’ailleurs un orchestre dans une salle de spectacle. Le film semble appeler la musique. Il y a aussi les ralentis, les accélérations, les surimpressions : autant d’éléments visuels auxquels on peut répondre musicalement. Et puis il y a toute la dimension sonore suggérée par la ville : les flux de passants, les tramways, l’agitation, les sorties du travail… On sent presque la vie sonore à l’intérieur même des images.
Fabrice Lo Piccolo
L’HOMME À LA CAMÉRA
De Dziga Vertov
URSS – 68 min. – NB – 1929.
La petite ville d’Odessa s’éveille. Un jour comme les autres s’annonce. L’homme à la caméra sillonne la ville, son appareil à l’épaule. Il en saisit le rythme et, à travers lui, celui des vies qu’il croise. Sans parole ni sous-titre, sans acteur ni décor, le film est d’une grande richesse formelle et le montage y joue un rôle central. Film fondateur du Kino-Glaz (ciné-œil), « L’Homme à la caméra » est une démonstration, visant à prouver que le cinéma, quand il s’éloigne du récit, est le seul à pouvoir rendre compte de la réalité.